« Je voudrais mettre en place des agents. » La demande arrive au pluriel, sans complément d'objet, avec l'assurance de quelqu'un qui commande une fourniture. Ma cliente est comptable, elle est en train de migrer ses outils, et elle a entendu partout que les agents, c'était bien. C'est à peu près tout ce que le mot transportait.
Elle ne m'a pas commandé un agent. Elle m'a commandé la disparition d'une corvée, avec le seul mot qu'elle avait sous la main pour la nommer.
Au bout du décorticage, il en est sorti un. Un seul, et volontairement bête.
La première réunion n'a pas parlé d'IA
On a regardé son environnement, ses outils, la façon dont elle travaille vraiment. Pas un cahier des charges, un inventaire de gestes : ce qui revient toutes les semaines, ce qu'elle refait à l'identique, ce qui lui prend du temps sans lui demander de réfléchir.
Un besoin d'agent ne se recueille pas, il se déduit. Personne ne sait décrire l'autonomie qu'il veut, tout le monde sait décrire ce qui le fatigue. Ce qui remonte de cet inventaire, ce n'est jamais la tâche la plus intéressante, c'est la plus répétitive, et les deux se ressemblent rarement.
Chez elle, c'était les factures.
Ce qui a le droit d'être flou
Le besoin, une fois posé à plat : lire les informations d'une facture, les enregistrer dans un de ses outils, et vérifier ce qui doit l'être, la TVA en tête. En PDF, en JPG, en PNG, parce que ses fournisseurs envoient ce qu'ils veulent et qu'aucun ne s'est concerté sur la mise en page.
La lecture, c'est le seul endroit du parcours qui a le droit d'être flou. Une facture n'a pas de format, elle a des habitudes, et deux fournisseurs n'ont jamais les mêmes. Personne n'écrit des règles pour ça, et c'est exactement le travail qu'un modèle fait bien.
Le reste ne se devine pas. Un taux appliqué à une base, ça se recalcule. Un modèle a le droit d'hésiter sur ce qu'il voit, pas sur ce que ça fait une fois multiplié.
La frontière entre les deux, c'est ça, la conception. Le mot agent te vend l'intelligence versée sur toute la tâche ; ce que tu construis, c'est un bord flou autour d'un noyau rigide, et tu passes ton temps à pousser la frontière vers le noyau.
Détail qui n'en est pas un dans son métier : tout tourne sur sa machine. Les factures de ses clients à elle ne partent chez personne, pas même chez moi.
Fichier par fichier, puis le ZIP
Elle voulait commencer une facture à la fois, puis lâcher un ZIP entier. Elle croyait décrire deux conforts d'usage. Elle décrivait deux produits.
Fichier par fichier, tu regardes chaque sortie avant de passer à la suivante. La machine propose, tu valides, tu corriges. C'est un assistant, et le mot agent est un peu grand pour lui.
Le même code lâché sur un lot, plus personne ne regarde entre deux fichiers. C'est là, précisément là, que le mot devient mérité : pas parce que l'outil est devenu plus malin, mais parce qu'il enchaîne sans arbitre. Ce n'est pas le modèle qui rend un outil autonome. C'est le fait que plus personne ne regarde entre deux fichiers.
Et ce qui change avec l'autonomie, ce n'est pas la performance. C'est le prix de l'erreur.
Le cas qu'on n'avait pas vu venir
Les factures scannées. Reçues en image, avec des informations illisibles. Pas des fichiers corrompus qui plantent bruyamment, juste des scans mauvais : la machine ne lit rien, et elle le dit.
En unitaire, c'est presque une bonne nouvelle. Tu vois l'échec à la seconde où il arrive, tu reprends la pièce à la main, tu passes à la suivante.
Dans un lot, le même échec se noie. Tu récupères un ZIP à moitié traité et aucune vue d'ensemble sur les trous, donc tu rouvres les pièces une par une pour retrouver celles que la machine a sautées. Soit exactement la corvée qu'on venait de lui confier, avec une étape de plus.
Le genre de bug qui ne casse rien, ne réveille aucune alerte, et te reprend quand même la moitié du gain. La règle qui en sort : un agent qui traite un lot doit rendre compte de ses échecs avec autant de soin que de ses succès. Sinon tu n'as pas automatisé le travail. Tu as déplacé le tri.
Je ne dis pas que les gros agents sont du vent
Il y a des tâches où le chemin n'est pas connu d'avance, où il faut regarder, tenter, se corriger, recommencer. Là, la boucle gagne son salaire, et je m'en sers tous les jours sur mon propre code. Le saut est réel, ce n'est pas du vocabulaire de vendeur.
Ce qui l'est, c'est de vendre l'autonomie sans vendre le mur au bout. Un agent sans arbitre et sans compte rendu d'échec, ce n'est pas un gain de temps, c'est un report de vérification.
Elle voulait des agents. Elle en a un, qui lit des factures et sait recompter une TVA. Le jour où elle voudra lui lâcher le ZIP entier sans rouvrir un fichier derrière, ce sera la même machine avec un cran de confiance en plus. Ce cran ne s'achète pas avec un modèle plus gros. Il se paie en garde-fous, et c'est la conversation qu'on aura ce jour-là.